HOMMAGE

Sadou Hayatou : le Premier ministre qui mit fin aux villes mortes

Il était l’un  des rares collaborateurs des présidents Ahmadou Ahidjo et Paul Biya, encore en vie. Sadou Hayatou s’est éteint le 1er août 2019, à l’âge de 77 ans. Figure pionnière de l’administration civile camerounaise, HAR revient pour vous sur la personnalité et l’incroyable carrière, qui auront permis au Prince de Garoua de rentrer définitivement dans l’histoire.  

L’hommage était digne de la personnalité qu’il a été. En août 2019, les classes politique, économique et sociale du Cameroun- une partie du monde, aussi- ont dit un dernier au revoir à Sadou Hayatou. De Genève, à Garoua, en passant par Yaoundé, les camerounais ont honoré la dépouille de ce gardien du patrimoine national. Le Pays a félicité et remercié à titre posthume, celui qui a notamment été Premier ministre. Un Homme intègre, un personnage attachant, fin stratège, à la personnalité affirmée. Une rumeur similaire annonçait le décès de l’ex-chef du gouvernement un an auparavant, mais un démenti avait été apporté par son épouse. Mais cette fois ci, la rumeur disait vrai. Le 1er août 2019, le prince de Garoua, succombait à une longue maladie à la clinique Genolier à Genève.

http://hommagealarepublique.info/derniers-hommages-rendus-a-sadou-haayatou/

  Prince de Garoua

C’est en plein cœur de la Deuxième Guerre Mondiale, le 15 février 1942 que Sadou Hayatou voit le jour. Sa naissance est célébrée à Garoua dans le chef-lieu de la Région du Nord. Fils d’une puissante famille ayant à sa tête l’ancien lamido Amadou Hayatou (1952-2000), Sadou devait se faire un prénom. Il fera ses études primaires dans le septentrion, avant de poursuivre son cursus secondaire à Vic-en-Bigorre en France. Il passera l’essentiel de son académie dans le moule de la Ve République française. Il en ressort nanti d’une licence en sciences économiques, obtenue à l’université de Toulouse, et d’un diplôme de l’institut des hautes études d’outre-mer à Paris.  A son retour au Cameroun en 1967, il entre l’année suivante au ministère du Développement industriel où il est nommé directeur adjoint, puis directeur en 1969, des produits de base. Il est intégré dans le cadre des services civils et financiers et accède le 22 février 1969, au grade d’administrateur civil la même année. Parallèlement, il est vice-président de l’Alliance des pays producteurs de cacao de 1969 à 1970 puis président de l’Organisation interafricaine du café (OIAC) de 1970 à 1971. Trois ans après, il est détaché à la Banque internationale du Cameroun pour l’épargne et le crédit (BICEC), une banque publique, en qualité de directeur général adjoint. En 1976, il est promu directeur général de cette société et en 1979, administrateur-directeur général. De mars 1993 à janvier 2008, il exerce la fonction de directeur national de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) à Yaoundé.

Fin stratège

A ses qualités managériales en matière d’économie, son CV de carrière sera étoffé d’une impressionnante feuille de route de politique administrative.  Sous la présidence de Paul Biya, il passe deux années à l’agriculture et est nommé ministre entre le 22 août 1983 au 24 août 1985. Il change de portefeuilles ministériel et est envoyé au Plan et à l’Aménagement du territoire jusqu’au 4 décembre 1987. Sadou Hayatou est appelé à renouveler le même exercice, cette fois pour la casquette de ministre des Finances du 4 décembre 1987 au 7 septembre 1990. C’est de là qu’il négociera le  programme de redressement économique avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.

Le président de la République lui fait appel en septembre 1990. Il devient alors, secrétaire général de la Présidence de la République, fonction qu’il exerce jusqu’à sa nomination au poste de Premier ministre. La fonction de premier ministre aura été réinstaurée par sa nomination le 25 avril 1991. Cet appel du président n’est pas anodin car le Cameroun est à cette époque plongé dans une vague de protestation marquée par une grève générale dans le cadre des opérations « ville morte » lancées par certains partis de l’opposition. Le 9 avril 1992, il sera remplacé comme Premier ministre par Simon Achidi Achu.

Le cœur de la conférence tripartite

Dans les années 1990, le Cameroun subit le fameux « vent de l’Es ». Une ruée vers la démocratie qui entraînera la légalisation de plusieurs partis politiques. Dans cette ambiance naissent les opérations « villes mortes  » qui rendent instable la situation sociale du pays. Dès le mois d’avril 1991, les émeutes et les manifestations s’étendent sur une grande partie du territoire. Pour tenter de résorber la crise politique, le président Paul Biya rétablit le poste de Premier ministre, annonce des élections et une réforme constitutionnelle. Devant l’ampleur des mobilisations, un état d’urgence de fait, est instauré avec la création en mai 1991, de « Commandements Militaires Opérationnels » pour pacifier le pays.

Quand Sadou Hayatou est nommé Premier ministre du Cameroun, certains partis politiques de l’opposition réclament une conférence nationale souveraine. Aux côtés du président de la République Paul Biya, la souveraine est déclarée «sans objet» à la faveur de l’organisation d’une conférence tripartite Pouvoir-Opposition-Société civile. Le président Biya ayant annoncé les élections législatives pour le 16 février 1992.

Nous ne sommes pas venus à la tripartite pour claquer la porte, nous sommes venus pour négocier, avec un maximum d’honnêteté, d’ouverture et de souplesse, les termes d’un réel retour à la décrispation de la vie sociopolitique » Hamadou Moustapha, alors premier vice président de l’UNDP

La conférence tripartite s’ouvre dès lors au Palais des Congrès de Yaoundé le 30 Octobre 1991 et s’acheva le 15 novembre 1991. Elle réunit en effet les responsables des partis politiques, les personnalités de la société civile et les représentants des pouvoirs publics. Regroupant trois cents personnes, elle était dirigée par le Premier ministre sur hautes instructions du président de la République. Une commission fut mise sur pied chargée de rédiger l’avant-projet du décret d’accès aux médias publics et un avant-projet du code électoral. Elle permit en outre de s’assurer un certain retour au calme dans le pays tout en offrant au gouvernement « un substitut démocratique acceptable ou même préférable à une aventureuse conférence nationale ». Des jours de débats, qui déboucheront sur la signature par une quarantaine de partis politiques -sur les 47 légalisés-, de la déclaration de la tripartite.

L’opposition acceptait ainsi la levée du mot d’ordre de villes mortes et de désobéissance civile qui devait être suivie par la reprise normale des activités. En contrepartie, le gouvernement accepte de démilitariser les zones sous contrôle de l’opposition, de réhabiliter certaines figures historiques du pays et de fixer un moratoire pour les commerçants victimes de villes mortes.

Le régime qui sortit des assises de la tripartite se voulait beaucoup plus confiant. Elles marquaient malgré une étape importante dans le processus de transition démocratique au Cameroun. Sadou Hayatou aura joué un rôle déterminant dans cette sortie de crise. L’une des conséquences de cette conférence sera la Constitution du 18 janvier 1996, encore applicable aujourd’hui au Cameroun.

Ce prince de Garoua, célèbre pour sa phrase

Le Cameroun, c’est le Cameroun»,

Sadou Hayatou s’était vu attribuer par la presse satirique le surnom de « la vache qui rit », à cause de son éternel sourire qu’il arborait. Sadou Hayatou était un administrateur toujours optimiste. Un homme qui donnait le maximum de lui dans son travail, une personnalité attachante que les camerounais ont adopté. Les camerounais  l’ont surnommé « Odontol », après avoir pris un acte suspendant la vente et la consommation de cette liqueur traditionnelle qui devenait un problème de sante publique en occasionnant des morts. Il était aimé du peuple, et l’histoire retiendra que Sadou Hayatou aura participé à stabiliser la démocratie au Cameroun.

A propos de l'auteur

admin

Laissez un commentaire